Pendant plus d'un siècle les scientifiques ont suivi les traces des migrations d'Homo sapiens, à travers les
continents, en utilisant les ossements ainsi que les objets anciens et autres artefacts produits par l'homme. Dans tous les cas, les éléments sont plutôt en nombre limité. Cependant une quantité
impressionnante d'informations a pu être obtenue à partir d'un fragment d'os, d'une machoire, de l'état d'une dentition, de l'environnement des ossements, des restes d'animaux trouvés à
proximité, des artefacts tels que pierres taillées, colliers, javelots...ce qui nous permet également d'apprécier l'extrême patience et la vaste érudition des paléoanthropologues.
Homo sapiens - Crédits: Musée d'Aix-en-Provence
Avec la mise au point des techniques de séquençage d'ADN, les scientifiques ont disposé d'éléments nouveaux et
précieux.
La préparation d'ADN à partir d'ossements anciens, en vue du séquençage, s'avère une opération
particulièrement délicate. Ce que l'on imagine sans peine si l'on tient compte de l'âge et de l'état de conservation des échantillons.
Les techniques d'analyses actuelles permettent de remonter un peu au-delà de 100 000 ans. Mais l'ancienneté de
la découverte des échantillons est un élément critique. Il est plus facile de traiter des ossements découverts récemment pour lesquels de plus grandes précautions ont été prises en ce qui
concerne leur manipulation - afin d'éviter ou, à défaut, afin de pouvoir identifier les contaminations possibles par de l'ADN provenant de bactéries ou d'un homme contemporain - et leur mode de
conservation.
Les scientifiques se sont d'abord intéressés à l'ADN mitochondrial, distinct de l'ADN contenu dans le noyau,
et qui est essentiellement transmis par la mère à sa descendance (99%).
L'ADN mitochondrial est une petite molécule d'ADN circulaire contenue dans les mitochondries de cellules
eucaryotes. Chez l'Homme elle est constituée de 16 569 paires de bases, ce qui très petit par comparaison avec les 3 milliards de paires de bases de l'ADN présent dans le noyau. On dénombre
environ 4 000 molécules d'ADN mitochondrial dans chaque cellule, cet ADN est donc abondant et manipulable. Observation remarquable, il existe deux régions hyper-variables dans sa séquence, avec
une vitesse de mutation bien plus élevée que dans le génome, et la comparaison de ces mutations entre différents individus permet de suivre l'évolution récente des humains.
Ces dernières années des études ont montré que toutes les mitochondries humaines dans le monde ont une origine
commune africaine datée d'environ 150 000 ans. Aussitôt on a parlé d' "Eve mitochondriale", pour désigner cette ancêtre commune à l'humanité.
En fait cette "Eve mitochondriale" n'était pas l'unique femme présente à cette époque, mais elle est
simplement la seule dont l'ADN mitochondrial se soit transmis jusqu'à nos jours à travers une lignée ininterrompue de filles. Les autres lignées féminines n'ont pas eu un destin comparable et se
sont interrompues plus tôt sous l'effet du hasard.
De façon parallèle les généticiens se sont intéressés au chromosome Y, transmis de père en fils, et à son ADN.
Les premières études visaient surtout à établir la paternité d'un individu à des fins légales.
En s'intéressant à l'évolution de l'humanité, les scientifiques ont établi un "Adam Y-chromosomique",
l'individu qui a engendré une lignée ininterompue de mâles qui seraient les aïeux de tous les hommes présents sur Terre. Par rapport à l'"Eve mitochondriale", l'"Adam Y-chromosomique" est plus
jeune de quelques dizaines de milliers d'années, son origine semble également africaine. Le généticien Spencer WELLS, en analysant l'ADN d'individus répartis dans différentes parties du monde a
conclu que cet ancêtre commun aurait vécu il y a 60 000 ans.
Il convient toutefois de ne pas se laisser abuser par l'utilisation de noms tirés de la Bible, de ces "Adam"
et "Eve" séparés par des dizaines de millénaires et qui n'étaient ni les premiers, ni seuls au monde. Les appellations ne recouvrent pas la même "réalité". C'est un peu comme pour le gène
Prospero - et beaucoup d'autres - chez la drosophile, il n'y a pas grand chose de commun avec le personnage shakespearien Prospero, si ce n'est le goût littéraire du scientifique qui l'a
inventé.
Un autre élément important, que révèle ces études, c'est la possible existence d'un "goulot d'étranglement"
par lequel serait passée l'humanité voici quelques 70 000 ans.Une période de l'Histoire où la survie de l'Homo sapiens n'était pas vraiment assurée.
Ce que l'on sait des conditions paléogéoclimatiques, c'est qu' il y aurait eu sur une assez longue période des
conditions climatiques particulièrement difficiles, avec de nombreuses périodes de grandes sécheresses. La population Homo sapiens aurait alors drastiquement diminué jusqu'à ne comporter que 2
000 individus répartis entre deux foyers, l'Afrique du Sud et l'Afrique de l'Est. Les communautés se seraient scindées ensuite en plus petits groupes et la longue marche d'Homo sapiens aurait
commencé, à raison de quelques dizaines de kilomètres par an, pour arriver à conquérir l'ensemble des continents.
Aujourd'hui les généticiens des populations peuvent comparer les ADN des humains contemporains et déterminer
combien de temps une population indigène a vécu dans une région. Les études les plus récentes effectuées sur des portions de génomes entiers, jusqu'à un million de nucléotides, conduisent à
l'établissement de cartes précisant les migrations humaines à travers le monde. Ces techniques ont, par exemple, été appliquées avec succés sur certaines populations canadiennes actuelles
descendant des premiers colons européens. Elles peuvent également décrire comment les gènes des individus se sont adaptés aux changements: régime alimentaire, climat et maladies.
Grâce à l'apport de la génétique des populations et à la biologie moléculaire, les scientifiques peuvent
affiner les réponses concernant les origines de l'humanité, alors que les discussions étaient encore fort nombreuses et les réponses divergentes lorsque nous ne disposions que "des pierres et des
ossements".
Selon l'hypothèse ancienne, qui proposait une origine multirégionale, un ancêtre archaïque des hommes serait
apparu en Afrique il y a entre 1 et 2 millions d'années et un certain nombre de groupes d'hominiens auraient quitté l'Afrique très tôt. L'homme moderne aurait alors évolué de manière indépendante
dans des zones géographiques limitées en Afrique, en Asie et en Europe.
Toutefois les travaux les plus récents, regroupant les données fournies par l'archéologie, la génétique des
populations, la biologie moléculaire, semblent condamner définitivement cette hypothèse ancienne. Aujourd'hui les très nombreux éléments, dont nous disposons grâce à la génétique des populations
et à la biologie moléculaire, sont en faveur d'une origine unique pour Homo sapiens dans une zone géographique limitée située en
Afrique.
D'après ces données, et selon Spencer WELLS, plusieurs vagues de migrations auraient eu lieu, la première
commençant il y a 60 000 ans - en accord avec ce que nous savons de l'Adam-Y chromosomique africain - en direction du Moyen-Orient et de là vers l'Inde et la Chine. La colonisation de l'Australie
remonterait aussi loin que 50 000 ans, et les Arborigènes seraient les descendants de cette première colonisation.
C'est à partir de l'Asie Centrale que nos ancêtres se seraient déplacés vers l'Europe, à l'occasion du léger
réchauffement climatique faisant suite à une période glaciaire voici 38 000 ans, là ils auraient rencontré Néandertal installé depuis fort longtemps dans cette partie du
globe.
Puis, voici 20 000 ans, un petit groupe d'Homo sapiens aurait quitté l'Asie centrale et serait remonté vers le
Nord pour occuper la Sibérie et le Cercle Arctique.
Quelques 5 000 ans plus tard, à l'occasion d'une amélioration des conditions climatiques, un ou plusieurs
clans de chasseurs de rennes se seraient aventurés à travers le détroit de Behring pour coloniser l'Amérique du Nord.
Si le schéma global des migrations semblent généralement admis, la discussion se poursuit sur les dates
auxquelles elles se seraient effectuées. Pour certains la colonisation des différentes parties du Monde par Homo sapiens serait plus ancienne que les données déduites de l'étude du chromosome
Y.
Quant à savoir si Homo sapiens et d'autres groupes d'humains archaïques ont pu avoir des reproductions
croisées, c'est un autre débat.
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