Le titre de cet article est celui du compte rendu réalisé par la revue de l’Institut Max Planck (Max Planck News) du premier Forum Carl Friedrich von Weizsäcker qui a eu lieu à la fin du mois de septembre 2007 à l’université de Hambourg. Une traduction littérale depuis la langue d’origine serait plutôt un pluriel « la responsabilité des sciences » (Verantwortung der Wissenschaften). Dans tous les cas il semble y avoir un paradoxe, puisqu’il est plus naturel au premier abord d’attribuer une responsabilité à des individus, les scientifiques, plutôt qu'à la Science, fut-elle avec majuscule.
Au-dessus du titre choc « The responsibility of Science » on peut voir une image représentant deux mains ouvertes soutenant la planète Terre avec pour commentaire : « Responsibility for the world must also be in the hands of scientists. » ce qui nous ramène à une attribution plus courante des responsabilités.
Crédits: Oregon Health and Science University
L’auteur déclare : « Si l’on veut attribuer une responsabilité aux sciences, il faut sous-entendre que ceux qui sont impliqués dans
des activités de recherche doivent agir de manière responsable ».
Voilà sans doute un raccourci habile destiné aux philosophes, à ceux qui ont l’habitude de triturer les déclarations et les idées pour voir ce
qu’il en reste après analyse et réflexion. Ce type de phrase me fait songer à quelque sophisme et j’imagine, avec une certaine délectation, le «fils de la
sage femme » utilisant la maïeutique pour pousser le sophiste dans ses retranchements.
De fait le forum a tourné autour de la personnalité de Carl Friedrich von Weizsäcker, physicien impliqué, au cours de la Seconde guerre mondiale, dans le programme allemand de mise au point de l’arme atomique. A la fin de la guerre et après mise en cause par les vainqueurs, lot commun pour tous les physiciens allemands, Weizsäcker a poursuivi ses travaux en Allemagne. Il y a occupé les plus hautes fonctions. Physicien engagé et philosophe, ami de Martin Buber, il a œuvré pour la paix tout le reste de sa vie. Il est mort le 28 avril 2007 à l’âge de 94 ans. Il était le frère aîné de Richard von Weizsäcker maire de Berlin de 1981à 1984 puis Président de la République Fédérale Allemande de 1984 à 1994.
On doit à Carl Friedrich von Weizsäcker un manifeste signé par 18 physiciens nucléaires en 1957 connu sous le nom de Déclaration de Göttingen qui a eu un très grand écho auprès du public et, surtout, des politiciens en Allemagne. La déclaration de Göttingen en 1957, en pleine Guerre Froide, appelait au désarmement nucléaire et prônait l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. A cette époque il n’était pas encore habituel pour les scientifiques de s’impliquer eux-mêmes dans la politique et c’est sans doute pour cela que le public a accordé une telle autorité à la déclaration des scientifiques.
De nos jours, les politiciens ont toujours besoin de l'expertise des scientifiques qui leur permet de prendre des décisions en fonction des
différents scénarios possibles. Les scientifiques ont la responsabilité de mettre en valeur leurs découvertes. Il y a également une nécessité à assurer la transversalité des disciplines. La
physique, la biologie mais aussi les sciences humaines sont mises à contribution. Un exemple concret et direct donné lors du forum a été que, sans la mise en évidence de l’effet de serre et de la
détérioration de la couche d’ozone sous l’effet de l’activité humaine, il n’y aurait jamais eu de Protocole de Kyoto.
Aujourd’hui l’humanité doit faire face à de nouveaux dangers qui viennent d’être identifiés par les scientifiques. Aux risques liés à l’utilisation de l’énergie nucléaire viennent s’ajouter la perte de la biodiversité ou les effets sur le changement climatique, risques pouvant être attribués à notre mode de vie.
« Il est donc important que les nouvelles générations de scientifiques soient sensibilisés sur la responsabilité qui leur incombe », telle pourrait être la conclusion de ce premier Forum Carl Friedrich von Weizsäcker.
Cette phrase fait écho à ce qui a été dit et écrit tout au long de notre histoire depuis plusieurs milliers d’années. Plus le savoir et
l’autorité augmente, plus la responsabilité envers les autres s’accroît. Ce que l’Ecclésiaste, en son temps, traduisait par « Celui qui accroît son savoir, accroît aussi sa
douleur ».
En fait, il semble que la prise de conscience des scientifiques a déjà eu lieu depuis longtemps et pas seulement depuis le prix Nobel de la Paix
attribué au chimiste Linus Pauling, déjà lauréat du Prix Nobel de Chimie, ou encore des Déclarations de Mainau de 1955 et 1956 signées par 51 prix Nobel.
L'état d'esprit des scientifiques est donné par un sondage récent réalisé par le Cevipof (Centre de recherches politiques IEP/ CNRS) auprès de 2075 chercheurs et présenté par Daniel Boy lors du
premier colloque ‘’Sciences et société en mutation’’ du CNRS en 2006.
Les réponses obrenues lors de cette enquête montrent que si les chercheurs découvrent que leur recherche pourrait poser des problèmes éthiques, moraux ou politiques, à 90% (des
sondés) ils déclarent qu'ils en parleraient à leurs collègues avant de prendre une décision. Ensuite qu'ils saisiraient un comité d'éthique (85% des réponses). En dernier qu'ils penseraient
à alerter les médias (22%).
Les relations Science et Société sont au cœur du Programme cadre européen sur la recherche et y apparaissent comme un programme à part entière
doté sur l’exercice 2007-2012 d’un budget de plusieurs dizaines de millions d’euros.
La responsabilité des scientifiques, si ce n’est la « responsabilité des sciences », a été également illustrée récemment par la
déclaration de l’académicienne Magdalena FIKUS devant ses collègues de l’Académie des sciences de Pologne à propos du Festival des sciences :
« Science cannot develop if society is unable to grasp its objectives, methodology and output. Taxpayers deserve to be informed about why it is worth spending money on science, as without scientific advancement there can be no modern society. Without two-way communication people will be afraid of genetically modified tomatoes and of atomic energy, they will ignore the warnings and recommendations of ecologists. They will fear and reject new advances – in short they will simply act like ignorant people. And in Europe, a menial job is that awaits an ignorant person.” (Magdalena FIKUS – 2007, in “A festival against ignorance” - Polish Academy of Sciences)
« La science ne peut pas se développer si la société est incapable de saisir ses objectifs, sa méthodologie et sa production. Les contribuables méritent d’être informés (afin de comprendre) pourquoi il est utile de dépenser de l'argent pour la science, et de se rendre compte que sans les avancées scientifiques il ne peut y avoir de société moderne. Sans le dialogue les gens auront peur des tomates génétiquement modifiées et de l’énergie atomique, ils négligeront les avertissements et les recommandations des écologistes. Ils craindront et rejetteront les nouvelles avancées – en bref ils agiront simplement comme les gens ignorants. Et en Europe, ce qui attend une personne ignorante c’est un travail répétitif et peu motivant. »
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